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Budo

vendredi 10 juin 2011, par vohzdmaster



Le Karaté-Do est un budo. qu’est-ce que le budo et
qu’est-ce que cela signifie plus concrètement ?

Ethymologie

L’étude de la formation du mot est instructive. Les civilisations occidentales ont traduit le terme budo par “art martial”. Vérifions cela.

Le kanji “Bu” est aujourd’hui employé pour désigner ce qui est lié à la guerre : militaire, martial, etc.
Pourtant les spécialistes des kanji vous apprendront que cette interprétation n’est pas tout à fait juste. “Bu” désignait avant cela tout ce qui a trait aux conflits et aux moyens de les résoudre. la partie gauche du kanji représente des lances qui attaquent la partie droite. Mais on peut aussi interpréter ce kanji différemment : la partie droite représente quelque chose qui arrête les lances de la partie de gauche. Ainsi le kanji “Bu” signifie aussi "arrêter les lances" et peut donc avoir comme sens "stopper le conflit" ou encore "arrêter la guerre".

Le kanji “Do” signifie voie. Mais là encore, c’est un sens très général. Ce kanji est également en deux parties : l’une représente des pas sur un chemin, une progression, l’autre représente l’esprit libre (une tête aux cheveux dénoués). Ainsi la signification précise du kanji “Do” est plus précisément "cheminement de l’esprit" ou encore "progression de la pensée".

Budo est donc un terme qui pourrait être résumé en "voie martiale" mais aussi traduit en "progression de l’esprit vers l’arrêt des conflits". Certains ayant même traduit budo par "arts de paix".

L’apparition des budo

Les techniques de combats anciennes sont regroupées sous le terme “bujutsu”. le kanji “Jutsu” a pour signification générale "technique, art, méthode". Bujutsu est donc le terme japonais littéral pour "art martial".
Dans le contexte du Japon des shoguns [1] un guerrier ou un samouraï aurait sans aucun doute à se battre pour sa vie plusieurs fois avant même d’avoir atteint l’âge de 25 ans. Les batailles étaient fréquentes et les duels à mort possibles. Il était donc naturel que tous s’entraînent sincèrement pour augmenter leurs chances de survie [2]. Leurs entraînements étaient quotidiens et il s’instaurait naturellement entre les pratiquants une atmosphère particulière de respect et de discipline, voire de crainte parfois, car les techniques les plus dangereuses n’étaient pas laissées de côté. A raison de plusieurs heures chaque jour, ces guerriers atteignaient en quelques années seulement l’équivalent en temps de pratique de toute une vie pour un pratiquant de nos jours. Les efforts constants de concentration de ces hommes avaient inévitablement des répercussions sur leur état d’esprit et leur vision du monde. Dans le même temps, le bouddhisme zen influençait également beaucoup les esprits, de nombreux guerriers ayant découvert que la pratique du zen améliorait nettement leur perception du combat.
A la fin du XIX° siècle le Japon s’ouvrit au reste du monde (sous l’empire Meïji). Le temps des shoguns et des guerres incessantes était révolu. La pratique des arts du combat, profondément enracinée dans la culture japonaise [3] ne disparut pas mais plusieurs phénomènes vinrent modifier la perception que les Japonais en avaient :

    • L’affrontement mortel sur un champ de bataille ou lors d’un duel n’était plus une étape obligée à laquelle il fallait se préparer :
    • La nécessité de l’entraînement ne se faisait plus aussi pressante.
    • Le temps consacré aux pratiques martiales a diminué.
    • L’objectif de la pratique n’était plus aussi concret.
    • Avec l’ouverture du Japon, l’arrivée des occidentaux et d’une partie de la culture occidentale qu’ils importèrent au Japon :
    • L’idée de compétition et des sports de combat fut introduite, notamment avec les combats de boxe. Idée totalement en décalage avec l’esprit des arts martiaux.
    • Au début du XX° siècle, cette idée de compétition gagna dans une certaine mesure les pratiquants d’arts martiaux et eut pour effet de provoquer des combats clandestins, véritables carnages, entre adeptes de dojo rivaux [4].

De tout cela, les anciens sentirent le besoin de faire évoluer la pratique et parmi eux certains fondèrent des budo [5].

Bujutsu, Budo et sports de combat [6]

Les bujutsu sont apparus dans des temps plus ou moins reculés au sein des “ryu” japonais traditionnels [7]. Leur objectif initial est axé sur l’efficacité au combat avant tout, un pratiquant devant pouvoir survivre même en conditions désavantageuses. Les aspects énergétiques et de santé sont très présents dans l’enseignement (ki, kyusho, etc). Une école est très nettement liée à un clan et ne se spécialise pas dans un seul genre de combat. On trouve souvent plusieurs composants qui cohabitent : combat au sabre, combat à mains nues, lutte. Ces arts martiaux n’ont aucun aspect sportif et il n’y a en général pas de fédération ou autres liens au-dessus et entre les écoles traditionnelles où ils se perpétuent.
Les budo découlent des bujutsu suite à de nouvelles orientations :

  • Renforcer l’aspect éducatif du corps et surtout de l’esprit. Ceci pour préserver au sein des dojo l’atmosphère adéquate à l’étude et former des personnes équilibrées physiquement et mentalement. Ce sont les personnes qui se sentent faibles qui sont le plus souvent source de problèmes.
  • Les techniques employées sont toujours aussi efficaces mais un budo se spécialise en général dans un genre de combat (lutte pour le judo, sabre pour le kendo, combat à mains nues pour le karate-do).
  • Plus tardivement, et malgré l’évidente contradiction avec le reste de l’enseignement des budo, la possibilité a été laissée à ceux que cela intéressait de se mesurer entre eux. Ceci permet également d’éviter les affrontements clandestins entre individus qui ressentent le besoin de mesurer leur capacité à employer les techniques "in situ".
    De cette dernière orientation sont apparues les compétitions et les versions sportives de certains budo firent leur apparition.

Les budo ont donc comme but initial d’éduquer l’individu à travers la pratique martiale là où les bujutsu avaient plutôt pour but initial d’enseigner l’efficacité maximale en combat de survie. Ils diffèrent peu dans l’éventail des techniques étudiées à l’exception des “techniques secrètes” et des “enseignements cachés” des anciennes ryu qui n’ont pas été portés dans les budo.
La grande différence est l’aspect mental. L’enseignement des budo met en particulier l’accent sur le développement de l’individu. L’objectif étant de développer la confiance et la maîtrise de soi, la capacité à conserver sa concentration et son intégrité physique, la coordination, l’équilibre et la souplesse du corps et de l’esprit. L’objectif n’est plus de forger des guerriers complets, terreurs des champs de bataille, mais plutôt de former des hommes qui sauront affronter efficacement la vie. Si les techniques martiales héritées des bujutsu sont toujours aussi efficaces, les budo comportent aussi un enseignement visant à l’épanouissement de l’esprit de celui qui les emploie.

Les sports de combat semblent aller dans la direction opposée. Là où les budo ont pour objectif d’éviter ou de se sortir de situations conflictuelles quand elles surgissent, les sports de combat sont au contraire la démarche de participer à des affrontements organisés.
Bujutsu et budo sont basés sur des techniques mises au point pour être efficaces car destinées à servir dans des situations pouvant être extrêmes qui peuvent nécessiter des solutions extrêmes. Au contraire, les sports de combat aménagent les situations (règlementations, équipements et protections, etc) et écartent les techniques les plus dangereuses (et donc efficaces). Là où les budo prônent humilité et maîtrise de soi, on déplore trop souvent les accès d’agressivité et les emportements qui accompagnent quelques fois les sports de combat. La compétition est en général l’objectif et une grande partie de la pratique est consacrée à la préparation physique. Le propos n’est pas de décrier ces pratiques qui demandent à leurs pratiquants énormément d’efforts. Le célèbre champion suisse Andy Hug [8] est un des plus beaux exemples de ce type de disciplines et ses succès ne lui sont pas arrivés par hasard, mais grâce aux efforts qu’il a fourni pour concrétiser son potentiel.
On trouve ici le problème évident de “schizophrénie” des budo qui ont prit une orientation sportive... De nombreuses contradictions se révèlent aux pratiquants qui choisissent cette direction : le règlement impose de ne pas porter atteinte à la santé de l’adversaire alors que les techniques de l’art martial sont orientées vers l’efficacité. [9].

Budo, voie martiale, vers où ? jusqu’où ?

Nous l’avons dit, ce qui caractérise les budo, c’est un aspect éducatif actif qui privilégie le développement de l’individu et le terme “budo" peut se comprendre "cheminement de la pensée pour arrêter les conflits".
Mais cette quête que représente le do n’est pas l’apanage des seuls budo. En japonais, "dojo" signifie "lieu où l’on étudie la voie". Mais si vous dites "dojo" à un Japonais, il ne pensera pas obligatoirement aux arts martiaux. Au Japon, un temple est un dojo, qu’il soit ou non un lieu de pratique d’arts martiaux.
Le do, qu’il soit budo ou pas [10], semble être la recherche, la progression, vers quelque chose que les mots ont beaucoup de mal à exprimer : la sagesse, la sérénité, le bonheur. Mais dans nos cultures, ces mots sont employés à tort et à travers, le plus souvent pour désigner des choses qui n’ont en réalité aucun rapport.
La notoriété est le bonheur, la prospérité financière est le bonheur, les possessions matérielles sont le bonheur, le pouvoir est le bonheur, l’amour est le bonheur, la paix est le bonheur, la liberté est le bonheur... Il faut se rendre à l’évidence, dans notre société, le bonheur est quelque chose dont on parle beaucoup mais qu’on voit rarement. Qu’elles soient puissantes, riches, célèbres, on peut régulièrement voir différentes personnalités sombrer dans le désespoir, une addiction quelconque, des troubles de la personnalité ou finir dans des situations sinistres à peine compréhensibles. Pourtant nos sociétés persistent à ne retenir que le côté gloire et paillettes... Paradoxalement dans notre monde caractérisé par la compétition à tous les niveaux, les plus grands vainqueurs ne sont pas les plus grands gagnants.
Les sociétés occidentales se sont consacrées à tenter d’identifier et d’éliminer ce qui entrave l’accès au bonheur. La psychanalyse qui essaye de comprendre comment l’esprit est fait et comment il fonctionne (ou dysfonctionne) est un bon exemple de cette démarche. Au contraire, les sociétés d’extrême orient ont employé leur temps à trouver à l’esprit humain un fonctionnement adapté plutôt que de tenter d’en expliquer les rouages.
Les do, martiales ou pas, sont des moyens pour les individus de faire progresser leur esprit vers l’harmonie ; les moyens employés sont simplement différents.
Les maîtres des différents budo se sont toujours accordés sur la nature et les objectifs de leurs arts. C’est dans ce contexte qu’on comprend mieux leurs différentes citations :

Il n’y a pas d’attaque initiale en karaté. (on n’attaque pas, on se défend en ripostant !)

Le karaté est fait pour ne pas servir.

La victoire est dans le fourreau.

Combattre est déjà une défaite (pour le maître, l’objectif est d’éviter le conflit plutôt qu’avoir à le résoudre).

Les sabres servent à couper la sottise dans nos cœurs. (l’ennemi est en nous, nous sommes souvent à l’origine de nos difficultés).

On peut aussi remarquer qu’en karaté tous les katas commencent par une parade [11]... Ces exemples accompagnent les redoutables techniques enseignées de l’idée qu’elles ne sont pas à employer dans un but offensif. Le rôle très codifié de tori dans les kumité traditionnels confirme cette observation [12].
Le budo enseigne que pour vivre il ne sert à rien de toujours chercher à dominer autrui, mais que vivre implique de survivre aux éventuelles agressions.
L’objectif des budo est donc aussi simple qu’il est difficile à atteindre : le développement de l’individu pour atteindre la sérénité, l’absence de conflit intérieur comme extérieur. En revanche, cela ne doit pas être une raison pour ne plus suer sur les tatamis. La progression sera toujours à ce prix.

sources :

  • Nakayama sensei (Best karate intro & preface)
  • Habersetzer sensei (Encyclopédie des arts martiaux)
  • Serisier sensei (Goshinbudo kai)


[1époque féodale de guerres entre seigneurs qui s’étend sur presque huit siècles

[2avec une nuance de taille pour le samouraï : son objectif n’était pas seulement sa propre survie mais d’apporter la victoire à son seigneur

[3au début du siècle dernier, tout ce qui traitait des arts martiaux apparaissait encore dans la rubrique "culture" des journaux, et aujourd’hui encore on associe très rapidement Japon et arts martiaux

[4Pour ce qui concerne le karaté, sensei Nakayama œuvrera beaucoup après la seconde guerre mondiale pour trouver un système de kumité permettant la compétition mais évitant le plus possible les blessures

[5L’aïkido est à mettre à part, Maitre Ueshiba le fondera bien des années plus tard

[6classification sommaire et inexacte, l’auteur Donn Draeger a beaucoup écrit sur ce sujet. De nos jours, les frontières ne sont pas si bien définies, nombre de bujutsu ont inclus une composante éducative, nombre de budo ont dérivé en sports de combat, ou au contraire certains autres se sont redurcis pour se rapprocher de l’art martial original.

[7ryu : école

[8issu du karate kyokushin kai, Andy était un des plus grands vainqueurs du tournoi K1. Surnommé par les Japonais "le samouraï aux yeux bleus", Andy représentait pour eux l’incarnation contemporaine de leurs arts martiaux traditionnels.

[9Autre exemple, dans les compétitions de karaté que nous connaissons, la capacité d’un combattant à produire des attaques puissantes (dangereuses) et sa capacité a encaisser les coups sont annulées par le règlement qui pénalise les contacts...

[10shintoïsme, taoïsme, bouddhisme sont aussi des ’Voies’ dans la culture japonaise

[11Naturellement l’interprétation des katas est ouverte, il n’y a pas de vérité arrêtée et on pourrait écrire d’innombrables pages à ce sujet

[12kihon ippon kumite, sambon kumite, jyu ippon kumite... Dans ces combats codifiés, tori a le rôle de l’agresseur. Lorsque uke réussit son travail, l’agression de tori est déjouée et celui-ci subit la riposte de uke